Rechercher dans ce blog

Sommair e I -  Quand le tabac fermentait à la Réole  (1908-1983) II - Film Pierre Tomas 1'40" III - Témoignage : Elian Crampes IV- ...


I - Quand le tabac fermentait à la Réole (1908-1983)
II - Film Pierre Tomas 1'40"
III - Témoignage : Elian Crampes
IV- Petite histoire du tabac dans nos régions (Cahiers du Réolais)
        I - Les premières plantations 
        II - Les temps modernes
V - 1909 - Création d'un syndicat

I - Quand le tabac fermentait à la Réole
(1908-1983) 
Un article de Alexandre Georgeault
(Alexandre Georgeault nous a quittés le jeudi 29 mars 2012, à l'âge de 85 ans)

    A la sortie Est de la ville, en bordure de l'avenue Gabriel Chaigne (R.N. 113), de beaux et vastes bâtiments, abritent depuis novembre 95, les musées de La Réole (musée automobile, du matériel agricole, militaire et ferroviaire). Ils ont été créés par André Sagne, Réolais bien connu, dynamique et passionné qui a toujours fait preuve d'une activité débordante.
L'entrepôt
    Aujourd'hui encore, pour de nombreux Réolais, ces bâtiments sont “ l'Entrepôt” (sous-entendu “des Tabacs ”). C'est une appellation qui est restée dans les mémoires.
    Or les dénominations successives ont été “Magasin des Tabacs en feuilles" dans les premières années seulement, puis Entrepôt des Tabacs jusqu'en 1961, enfin “Centre de Fermentation des Tabacs” jusqu'à sa fermeture en 1983.
    Ces appellations n'ont modifié aucunement les missions de l'établissement à savoir l'achat, la fermentation, le stockage et les expéditions dans toute la France à la demande des manufactures.
    Ce centre était très important, il a traité jusqu'à 2000 tonnes en une année.
Les retombées économiques furent considérables.
  
Répondre au désir des planteurs
    Avant la création de l'entrepôt de La Réole, les planteurs livraient leurs récoltes à Langon, ce qui n'était pas simple pour les cultivateurs des communes riveraines du Lot et Garonne.
    La distance était grande. En outre, pendant la dernière décennie du siècle dernier et au début de celui-ci, l'Etat accorda, à plusieurs reprises, des augmentations des droits de plantation.
    Le Réolais en fut grandement bénéficiaire. Le tabac était cultivé dans presque toutes les exploitations (elles étaient petites et nombreuses à cette époque).
    Les nombreux séchoirs que l'on voit encore dans nos campagnes en témoignent.
Pas tout à fait cependant ; beaucoup ont disparu du paysage, et certains de ceux qui résistent encore aux outrages du temps sont parfois dans un état de santé inquiétant.
    Il n'y a plus de “médecin" pour veiller sur eux ! Les petites exploitations sont de plus en plus rares et les tabaculteurs de moins en moins nombreux : ils ne sont plus que 80 en Gironde.
    Dans notre région, le tabac a longtemps été la principale source de revenus pour beaucoup d'agriculteurs.
    Au tournant du siècle, l'augmentation des surfaces plantées imposait soit l'agrandissement de l'entrepôt de Langon, soit la création d'un entrepôt à La Réole. Les planteurs voulaient que soit retenue la deuxième solution et leurs organisations exercèrent de fortes pressions auprès des autorités de l'arrondissement de La Réole (député, sénateur, conseillers généraux, municipalité de notre ville).
    Dès les dernières années du siècle dernier, les responsables prirent conscience de l'intérêt économique d'une telle création et œuvrèrent en conséquence.

Une longue et douloureuse gestation
    Les premières démarches auprès des pouvoirs publics furent effectuées par la municipalité de La Réole dès 1892. De très nombreuses suivirent. Le député Gabriel Chaigne et le sénateur Thounens intervinrent également.
    On fit valoir que 1700 planteurs étaient intéressés par cette création.
Mais l'Etat tardait à prendre une décision. Hésitant entre l'agrandissement de l'entrepôt de Langon et la création d'un établissement à La Réole, il faisait alterner le chaud et le froid, monter les enchères.
    La ville de Langon, soutenue par le député Constant, de Bazas, hostile au projet de La Réole, s'engageait à supporter la totalité de la dépense inhérente à l'agrandissement de son établissement.     Malgré les difficultés, le maire de La Réole, M. Perrein, ne baissa jamais les bras. Il fit nombre de voyages à Paris pour plaider le dossier auprès des ministres successifs et des personnalités influentes.        Le député Chaigne et le sénateur de l'arrondissement ne restaient pas inactifs. 
    Le combat fut rude et long. Finalement, l'Etat fit le choix de La Réole.
    La convention entre la ville et le directeur général des Manufactures de l'Etat fut signée le 4 novembre 1905. La Réole faisait don du terrain et mettait à la disposition du ministre des finances la somme de 150 000 francs au titre de sa contribution au financement des travaux.
     Seulement 27 communes acceptèrent d'aider financièrement la ville.
    L'adjudication eut lieu le 17 mai 1906. Après plusieurs années d'efforts, La Réole allait enfin avoir son “ Magasin des Tabacs en feuilles “ qui finalement fut terminé en 1907.

Les premières livraisons
    La première campagne de livraison dura du 9 janvier 1908 au 19 mars, au profit de 51 communes.     Grande fut la satisfaction des planteurs : ils n'avaient plus besoin d'aller livrer à Langon dont l'entrepôt fut quand même agrandi.

De l'achat à l'expédition
    Après le triage par longueurs et couleurs, la confection des manoques (assemblage de 25 feuilles dont l'une servait de lien), la confection des balles (assemblage de 200 manoques), les planteurs livraient leur récolte selon un calendrier fixé par l'administration.
Arrivée des balles...(collection. C. Laroque)
    Suivant les années, la campagne commençait courant décembre ou début janvier et elle se terminait courant mars.
    La matinée même de la livraison, le tabac était pesé, examiné en présence du planteur, par deux experts : l’un représentait l'administration, l'autre les producteurs. 
    Chacun prélevait une manoque dans les balles pour déterminer contradictoirement la qualité de la récolte et arrêter un classement (A1, A2, B1, B2, etc...). 
    A partir de 1959 fut accordée une prime au tabac léger, ce qui entraîna une modification des indices de classement : L1, L2 pour le tabac léger; P1, P2 pour le tabac nourri ; PP1, PP2, PPK pour le tabac lourd. Ce classement transmis aussitôt à la comptabilité permettait à celle-ci d'établir le montant de la somme à payer.
    Le titre de paiement était remis le jour même au planteur, en fait à celui ou celle qui était propriétaire de l'exploitation. Il y avait des satisfactions, il y avait des déceptions ; certains planteurs estimant que leur récolte était sous-évaluée.
Mais bien sûr, la décision appartenait aux experts et à eux seuls.
    L'expertise terminée, le tabac était transporté dans les salles de fermentation. 
    En effet, après séchage les tabacs ne constituent pas encore une matière première directement utilisable en manufacture. Il est nécessaire de leur faire subir un traitement : la fermentation qui a essentiellement pour but de développer leurs qualités particulières et de rendre la conservation plus facile. Les méthodes utilisées varient en fonction du type de tabac.
    Dans notre région on ne cultivaient que le Paraguay entrant dans les mélanges utilisés pour les Gauloises et le Scaferlati (tabac pour la pipe ou les cigarettes roulées à la main).
    Et la fermentation du Paraguay se fait en masses.
Ces masses sont construites sur le plancher, elles se composent de plusieurs bancs construits côte à côte. La longueur des bancs est fonction de la largeur de la pièce : leur largeur peut aller jusqu'à 2 mètres pour une même hauteur. Dans ces bancs sont placés des tubes en bois contenant un thermomètre. La température ne doit pas dépasser 50°.
    Pour éviter le dépassement de température, le banc est défait et un autre est construit. Les manoques du dessous passent dessus et celles de l'extérieur à l'intérieur.
Cette opération s'appelle le retournement, dont le nombre varie en fonction de plusieurs facteurs. 
    Trois sont parfois nécessaires avant que la température ne se stabilise.
    La fermentation peut durer de 2 à 3 mois. La construction des bancs, les retournements incombaient aux femmes. C'était un travail désagréable : chaque fois, il fallait secouer les manoques pour les aérer et les débarrasser des saletés. L'abandon du manoquage au début des années 70 a permis de monter et de retourner mécaniquement les bancs ce qui a simplifié le travail, mais hélas, entraîné une diminution sensible de la main-d'œuvre.
La fermentation terminée, le tabac était pressé, emballé dans les toiles, stocké et expédié à la demande.

Un bon employeur
Il existait deux catégories de personnel : les permanents (ils avaient le statut d'employés de l'Etat) et les saisonniers.
Appartenaient à la première catégorie, l'entreposeur (chef de centre), le chef d'atelier principal, les chefs d'ateliers (3 à 4), les agents techniques (3 à 4 également) et les administratifs (peu nombreux).
Entrepôt 56 : Mmes Dubourg, Mongie...(collection. C. Laroque)

Entrepôt 56 : Michel Rapin, Jean Artins... (collection. C. Laroque)

    Les saisonniers étaient employés en fonction des besoins. Les hommes, une trentaine, assuraient la manutention.
    Un petit nombre, payé par la fédération des planteurs, travaillait seulement pendant la période de livraison : il prenait le tabac sur le quai de déchargement pour le transporter dans la salle d'expertise.
    L'autre groupe, payé par la SEITA, assurait la manutention entre la salle d'expertise et les pièces de fermentation. On faisait également appel à lui pour le stockage et le chargement des wagons lors des expéditions.
    Ces expéditions se faisaient à dates fixes.
Les femmes (environ une centaine) montaient les bancs de fermentation et procédaient au retournement.
    Certaines travaillaient seulement quelques mois, voire un mois, d'autres (un petit nombre) presque toute l'année.
    Le centre avait la réputation d'être un bon employeur. A qualification égale, les salaires étaient nettement supérieurs à ceux pratiqués dans le privé et un acompte était versé le 15 du mois.

Les retombées économiques
    Cet établissement a grandement bénéficié à l'économie locale. Il assurait des revenus non négligeables aux planteurs dont profitaient le commerce réolais. Et, lors de la livraison de la récolte, ils mangeaient au restaurant (le repas était souvent payé par le propriétaire de l'exploitation).
    Tous les saisonniers hommes avaient une autre activité. La plupart étaient agriculteurs. Nombreuses aussi étaient les femmes ayant un emploi. Ainsi les salaires versés par l'établissement augmentaient les ressources des ménages dont bénéficiaient largement l'économie locale.

Une mort programmée
    Hélas le déclin du centre de fermentation a commencé dès le début des années 1970 avec la diminution de la production qui chutait d'une année sur l'autre de 10% en moyenne avant de se stabiliser à un niveau très bas. La mécanisation du travail liée à la fermentation a joué, elle aussi, un rôle important.
    Il en a résulté une diminution progressive de l'activité et du personnel.
La dernière récolte livrée a été celle de 1982 et l'établissement a fermé définitivement en 1983 au profit de celui de Langon. Ainsi ce centre qui avait tant apporté à l'économie locale, succombait, terrassé par l'évolution du monde agricole, la mécanisation et la nouvelle politique de la SEITA, en recherche constante de compétitivité, qui fermait petit à petit ses centres.
Le progrès est parfois cruel.
A. Georgeault
II - Film Pierre Tomas 1'40"


III -Témoignage : Elian Crampes  
   En ce qui concerne l'entrepôt des tabacs, j'ai travaillé en tant que saisonnier pendant 30 années, trois mois par an, décembre, janvier février. 
    J'ai embauché à La Réole de 1971 à 1983 et à Langon de décembre 1983 à la fermeture en 2001.
    Langon a été le dernier centre de stockage et de fermentation à fermer en France.
    Après 1983, les planteurs avaient leurs propres établissements pour réceptionner et acheter le tabac aux planteurs et ensuite il était transporté au centre de Langon. Nous recevions tout le tabac de la moitié Sud de la France.
    Depuis le bâtiment du haut, il avait un ascenseur et nous descendions le tabac en balle d'environ 300kgs puis nous empruntions le tunnel, une voûte en pierre magnifique, qui nous amenait jusqu'à la voie ferrée pour charger les wagons à destination de Tonneins via la chaine de battage et ensuite la manufacture. J'en ai chargé pas mal et nous avions un tout petit élévateur qui restait en bas pour charger les wagons.
    Actuellement (2025), il ne reste en Gironde que trois exploitations qui ne font que du tabac blond séché en four de type Virginie.
Le tunnel où descendaient les balles à charger dans les trains

IV - Petite histoire du tabac dans nos régions
Cahiers du Réolais - N° 97 et 98

I - Les premières plantations 
    A l'heure où les planteurs de nos régions réclament la relance de cette culture, il peut être intéressant d'en suivre les vicissitudes passées. On le peut, surtout, grâce à la communication faite par l'Intendant de Guyenne, DUPRÉ de SAINT-MAUR, à l'Académie de Bordeaux en 1781 (1). Ces grands Intendants du XVIII°, les BOUCHER, les TOURNY, les DUPRÉ de SAINT-MAUR, n'ont pas seulement travaillé à l'embellissement architectural de Bordeaux (Place Royale, Grand Théâtre) ; ils se sont préoccupés de la prospérité économique des campagnes.
    DUPRÉ de SAINT-MAUR, Intendant de 1776 à 1784 (2), parle pour le rétablissement de la culture du tabac, supprimée en 1719.

Début de l'usage du tabac et de son usage fiscal
    Sa découverte est liée à celle du Nouveau Monde par les Espagnols et les Portugais.
    En 1560 Jean NICOT, ambassadeur de France au Portugal, en envoya quelques graines à Catherine de Médicis. Ce fut la "nicotiana", le "petun", nom de la plante en Amérique du Sud. 
    Le nom espagnol de "tabaco" prévalut. "Un goût qui semblait n'être que l'erreur d'un moment n'a fait que s'accroître pendant plus de deux siècles", constate M. l'Intendant. "Le pauvre lui-même n'a pu résister à l'appât séducteur de l'usage du tabac et l'indigence s'est ainsi créée un espèce de besoin réel, encore qu'il ne semble rien moins qu'indiqué par la nature".
    En France, un impôt de 30 sols par livre le frappa dès 1629. "La plupart des autres nations ne tardèrent pas, de leur côté, à fonder aussi sur cette base, quelque peu solide qu'elle parût être, une branche de revenus qui a fructifié au-delà de leurs espérances" (3)... Et le tabac est, de toutes les contributions," la plus douce et la plus imperceptible, et on la range avec raison dans la classe des habiles inventions fiscales"(WECKER. 1784)
    Le monopole du tabac s'établit ainsi très vite dans les principaux états européens entre 1630 et 1670. COLBERT y recourut, quand il eut besoin d'argent pour la Guerre de Hollande. 
    Ses raisons furent que "le tabac n'est pas une denrée nécessaire pour la santé, ni pour l’entretien de la vie...et l'impôt frappe là un objet que chacun est libre de prendre ou de refuser".

La ferme des tabacs
    Selon la coutume de l'ancienne Monarchie pour les impôts indirects, une Société d'actionnaires prit à ferme, en adjudication, les revenus du tabac, monopole d'Etat.
    La grande Ordonnance de 1681 fixa les droits, les obligations, l'organisation, le fonctionnement de cette Compagnie. On dit couramment que Napoléon la prendra pour modèle pour sa Régie d'Etat des Tabacs... La Ferme est maîtresse des achats. Elle surveille l'entrée des tabacs étrangers dans 8 ports, dont Bordeaux. Elle est maîtresse de la fabrication ; elle a ses manufactures, au nombre de sept à la fin du règne de Louis XIV. Ce sont déjà de grandes usines, qui emploient des centaines d'ouvriers.
    La Ferme est maîtresse de la vente et de la distribution, elle a ses magasins, ses bureaux généraux ou grands bureaux, ses buralistes, petits marchands débiteurs, au nombre de 1000. Dès le début. Il y eut des émeutes contre la Ferme, notamment à Bordeaux. COLBERT tenait farouchement pour ce système du monopole affermé. Il écrivait en 1628 : "Il faut le maintenir par tous les moyens, sans flatter les peuples dans leurs plaintes". Les plaintes venaient en particulier des planteurs français. Ils trouvaient insuffisant le prix que la Ferme leur payait, 10 à 12 livres le quintal (4).

Début de la culture du tabac en France
    Car il y avait dès ce moment des planteurs de tabac en France, surtout dans l'Agenais autour de CLAYRAC. Dès 1667, M. de PRADES dans son Histoire du Tabac, et les consuls de Clairac dans leurs renseignements et conseils aux "cultivants", décrivent des façons culturelles qui n'ont guère changé dans leurs principes.
1° le semis en planche "quand la lune croît".
2º le repiquage des tiges "à trois pieds l'une de l'autre (1 mètre environ) à la fin de mai et en juin dans les meilleures terres, les plus grasses, que l'on a labourées et bêchées fréquemment, on y mettant tout le fumier qui se fait dans la métairie. Quelque bonne que soit la terre, il faut toujours la fumer parce qu'autrement le tabac n'y vient jamais ni si beau ni si bon".
3º l'arrosage : "il faut d'abord aplanir la terre, puis en rompre toutes les mottes et, si le temps est sec, mettre de l'eau à chaque pied. Trop de sécheresse ou trop de pluie en cause la disette, celle-là l'empêche de croître, celle-ci lui enlève sa gomme et son sel".
4º l'ébourgeonnage "quand il est venu à une certaine hauteur, on l'arrête en lui coupant son jet; il pousse alors une quantité de gros bourgeons qu'il faut ôter avec beaucoup de soin".
5º la récolte. C'est la récolte en feuilles qui est recommandée : "Les feuilles qui touchent la terre (basses feuilles) desquelles on fait le tabac commun se cueillent en juillet août ; les bonnes feuilles vers la fin août et quelquefois en septembre, selon la qualité des terres et des saisons".
6º le séchage "on met le tabac dans des chambres, on le laisse mitonner pendant 4 ou 5 jours, ensuite on l'enfile feuille à feuille, avec de la ficelle, à la distance d'un pouce l'une de l'autre (27 mm environ). Puis on le pend pour le faire sécher dans les granges et les greniers, laissant un pied (16 cm) entre les ficelles. Il occupe quantité de couverts qui se suivent et sont d'un grand coût". (Que dirait-il de nos modernes séchoirs ?!).
    En 1781 DUPRÉ de SAINT-MAUR souligne la vocation tabacole de ce terroir de Guyenne: "Dans aucun endroit sa culture ne réussit aussi complètement que dans la Guienne. On vit avec surprise les vallons de l'Agenais produire des tabacs tenant une sorte de milieu entre ceux des Deux Amériques, réunissant en douceur des uns (Amérique du Nord) au parfum des autres (Amérique du Sud), qualités que l'on n'avait point encore trouvées rassemblées jusqu'alors..."
    Au début du XVIII°, au moment où cette culture fut stoppée et supprimée, en 1719, le tabac était répandu dans les juridictions de : Clairac, Aiguillon, Tonneins, Gontaud sur Garonne et autres lieux circonvoisins.
    Dans ce bloc de 18 paroisses, 8370 journaux, soit plus de 3.300 hectares, le sixième (16% environ) de ce que nous appellerions la S.A.U. (surface agricole utile) lui était consacré.
La production atteignait 3 millions de quintaux.
    DUPRE, un peu partial sans doute pour Guyenne, pense que cette production aurait pu être quintuplée.
    Les autres flots de culture du tabac en France sont infiniment moins importants, de 4 ou 5 paroisses chacun dans la vicomté de TURENNE ; dans la juridiction d'ORANGE, autour de MONDRAGON; et en NORMANDIE, autour de PONT de l'ARCHE.
    Cette production française n'atteignait au total que 3.500.000 kilos. Les fumeurs, mais surtout les priseurs ou chiqueurs français, (90% du tabac consommé) en consommaient 7.500.000 kilos.

L'approvisionnement
    
Plus de la moitié du tabac consommé en France venait donc, en 1719 soit de l'étranger (surtout des colonies anglaises d'Amérique) soit de nos propres colonies.
    Les chefs de notre économie s'étaient toujours efforcés de défavoriser par des tarifs douaniers l'entrée des tabacs étrangers. RICHELIEU l'avait pratiquement prohibé par un droit d'entrée de 30 sols par livre. COLBERT, en 1664 et en 1668, pratiquait un tarif de "discrimination" ;
- 13 L. par quintal à l'entrée pour le tabac étranger; 
- 4 L. par quintal pour le tabac colonial français.
    Le favori de nos ministres était donc le tabac colonial français. La tradition était de le favoriser, même au détriment des plantations de la métropole. Dès 1681, Colbert précise sa doctrine, dans une lettre au chancelier d'AGUESSEAU : "il ne veut pas favoriser les tabacs qui se recueillent dans le royaume. Il veut les ruiner, s'il est possible. Cette herbe (sic) nuit ici à la production du blé, de la vigne et des autres fruits. La culture en France ruine nos îles d'Amérique où cette plante vient beaucoup mieux et abondante.."

Le mirage du Mississipi
    Vint la Régence, après le règne autoritaire de Louis XIV, période d'ouverture et d'innovations. L'économie française allait passer pour quelques mois entre les mains de LAW, inventeur du papier monnaie et du billet de banque. Mais il lui fallait un gage pour ses billets. Ce fut un gage colonial; non pas les vieilles colonies des ANTILLES ou du CANADA ce fut la vallée du MISSISSIPI ou LOUISIANE, que l'on venait d'explorer (5). "Il faut un nom nouveau pour l'illusion", a remarqué MONTESQUIEU. On vouerait la Louisiane au tabac, qui réussissait si bien dans les colonies anglaises voisines de VIRGINIE et du MARYLAND.
    L'arrêt du Conseil Royal du 29 décembre 1719 supprimait la Ferme (elle sera rétablie en 1721), mais surtout il interdisait toute plantation de tabac et culture dans le Royaume, et cette interdiction subsistera tout le siècle.
    "Plusieurs cantons de France furent ruinés, remarque mélancoliquement DUPRÉ de SAINT-MAUR, et en Louisiane qui aurait pu fournir le monde entier n'en est pas moins restée inculte"... "Le plan de M. LAW était susceptible de réussir, mais il fallait attendre que des plantations immenses de tabac couvrissent les champs de Louisiane avant d'en arracher un seul pied en France..."
    Nous sommes en France et il y eut quelques fraudes. Des particuliers en cultivèrent quelques pieds dans leurs jardins. Ils faisaient ensuite du tabac à la hâte sans aucune espèce de préparation.. (Nous avons connu cela à nouveau, pendant la dernière guerre ! ).
    Naturellement aussi ce "tabac de Clairac", devenu un produit rare et dangereux ! tentait des amateurs fortunés. Ils en offraient des prix de "marché noir” 2 ou 3 louis Ia livre et même beaucoup plus. DUPRÉ de SAINT-MAUR a vu un homme riche offrir 12 louis pour qu'on lui en procure 2 livres.
    Malgré ce marché noir limité, ce n'en fut pas moins, par la faute d'un technocrate trop pressé, la fin de la première culture française du tabac.
P. DUPOUY
NOTES :
1) "Essai sur les avantages du Rétablissement de la Culture du Tabac dans la Guienne, lu à la Séance publique de l'Académie des Sciences de Bordeaux du 19 février 1781 par M. Dupré de Saint-Maur, Intendant de Guienne et Directeur de cette Académie".
Imprimé chez Michel RACLE, imprimeur de l'Académie, rue St James, en 1783. (Bibl. Mun. de Bordeaux. D 166 181)
2) L'Intendant ou "le Roi présent en la province" est l'équivalent d'un préfet aux pouvoirs beaucoup plus étendus...
3) la phrase est de Dupré de Saint-Maur; nous soulignons.
4) la livre est un franc.. très lourd la 20° partie du louis d'or côté aujourd'hui - fin janvier 1974 - plus de 200 nouveaux Francs ! un quintal 50 kg.
5) par CAVELIER de LA SALLE, en 1682. La Nouvelle Orléans venait d'être fondée en 1714.
Pierre DUPOUY

Petite histoire du tabac dans nos régions
Cahiers du Réolais - N° 98
II - Les temps modernes

La situation au XVIII° siècle 
    La culture du tabac en France avait été, on l'a vu (I), supprimée en 1719. Après un essai de vente libre avec taxe, la Ferme avait été rétablie en 1721.
Un certain DUVERDIER l'avait prise de 1721 à 1723, puis la Compagnie des Indes, de 1723 à 1730.
    Les revenus du tabac servaient à combler le déficit de son administration des comptoirs de l'Inde.
    Le tabac lui avait permis de verser à l'Etat, en sept ans, 15 500 000 livres, et d'en répartir entre ses actionnaires 7 500 000.
    Depuis 1730, le tabac était entre les mains des "Fermes générales de Sa Majesté", qui avaient pris en adjudication tous les impôts indirects du royaume. Le bail pour le tabac était renouvelé de 4 en 4 ans ;     il était passé de 7 millions de livres à 8 millions.
    L'affaire était prospère, cela provenait de la réduction du personnel, de l'augmentation des prix du tabac à la vente (nous avons calculé qu'il était, à la veille de la Révolution, de 72 s. la livre).
    Mais surtout cela provenait de l'accroissement continu de la consommation, passée de 150 000 quintaux en 1719 à 250 000 en 1781.
L'approvisionnement 
    La Ferme avait à faire d'énormes achats : en temps de paix, 180 000 quintaux de tabac brut pour vendre 120 000 de tabac fabriqué.
    Les chiffres montrent qu'une partie notable de la consommation lui échappait par la fraude, car en temps de guerre la fraude étant plus difficile les chiffres étaient 480 000 quintaux de brut et 320 000 de fabriqué. Ces achats portaient sur le tabac colonial français ; sur le tabac étranger (surtout celui des colonies anglaises, Virginie, Maryland). Dupré de Saint-Maur calcule que la France, quoique très souvent en guerre avec l'Angleterre, lui a laissé, pendant tout le siècle, 4 à 5 millions de livres pour son tabac.
Le Plan de Dupré de Saint-Maur
    Il est, on le sait, pour la reprise des plantations en France, en particulier dans sa généralité de Guyenne. Il pose avec vigueur le dilemme : la France préfèrera-t-elle éternellement payer son tabac à l'étranger ou l'acheter à ses propres cultivateurs ?
    Les circonstances extérieures (la conjoncture, comme disent les pédants) lui paraissent propices à cette relance, nous avons perdu la Louisiane (2). Les Antilles sont devenues "nos îles à sucre" et semblent avoir trouvé un meilleur emploi de leur terre à la culture de la canne. (On en sait quelque chose à Bordeaux qui raffine le sucre). Depuis le début de la Guerre de l'Indépendance Américaine, 1775, les Anglais contrôlent difficilement le tabac de leurs colonies et ils en ont augmenté le prix.     D'ailleurs les Anglais vont perdre ces colonies. Nous sommes en 1781; la situation évolue à leur désavantage et cela paraît irréversible. Presque partout, en Europe, cela stimule les plantations nationales.
    Nous sommes, il est vrai, depuis 1778 les alliés de ces insurgés américains. Allons-nous leur faire concurrence pour le tabac ?
    Dupré de Saint-Maur répond à cette objection avec un bon sens duquel la suite des événements a ajouté beaucoup d'humour:
"Ce peuple philosophe ne peut méconnaître notre liberté sur ce point". D'ailleurs "s'il y avait, dans les 13 colonies révoltées, un canton favorisé du Ciel où la vigne pût s'établir, il ne croirait pas devoir se l'interdire et, par égard pour les propriétaires de la France, se priver de cette richesse".. Oh! certes !...
Il faut donc commencer à planter du tabac en France. Dupré de Saint-Maur réfute un certain nombre d'objections que l'on pourrait faire à propos de notre propre équilibre économique :
1°) De toute façon nous ne pourrions suffire à notre consommation de tabac 
    Pour Dupré nous le pourrions : il suffirait d'en planter sur 250 000 arpents (= 125 000 hectares).
2°) Cela nous détournera de la culture du blé nécessaire (objection grave dans un pays qui connaissait encore des disettes de grains). Dupré répond que la culture du tabac pourra alterner avec la culture du blé. Les tiges de tabac enfoncées dans le sol au labour constitueront pour le blé de l'année suivante un excellent engrais. L'Intendant rejoint ici ce grand mouvement de la suppression de la jachère qui caractérise l'agriculture progressiste du XVIII° siècle. Un philosophe disait "La jachère est dans l'ordre de la nature que sont les tyrans dans l'ordre politique". D'ailleurs la culture du tabac ne prendra pas tellement de travailleurs il en faut deux par arpent, mais on peut y occuper les femmes et les enfants.
    Où en planter? Bien sûr, Dupré pense à l'ancien terroir de l'Agenais, mais il voudrait l'introduire dans les Landes, "ces vastes déserts que le voyageur ne traverse qu'avec inquiétude de Bordeaux à Bayonne".     Songeons qu'il est le collègue, à la Société d'Agriculture de Bordeaux, de BREMONTIER, le pionnier de leur mise en valeur.
    Le tabac trouverait un terrain frais, l'eau nécessaire à peu de profondeur. Il a observé que les bergers pyrénéens transhumants y font, pour leur usage personnel, une culture du tabac que les économistes modernes appelleraient "une culture loterie". Dupré rappelle ses propres expériences en Sologne.
    Quel régime adopter? Chose qui surprend chez ce libéral, Dupré se prononce pour la Ferme. 
    Il admire la façon dont le grand Frédéric l'a organisée avec une minutie toute prussienne :
- le planteur astreint à la déclaration des pieds qu'il plantera ; 
- le réglage du nombre des feuilles par pied (nous noterons qu'il était de 10 ou 12) ; 
- le triage selon 3 qualités (on en distinguait 4 en France) ;
- la mise en paquet de 3 douzaines de feuilles ; nous y retrouvons presque nos anciennes "manoques" de 24 feuilles plus le lien.
- amende
pour le planteur qui présenterait un nombre et un poids de feuilles notoirement insuffisant par rapport à ses déclarations.
    A la lecture de ce texte, il semble que l'on ait dit un peu trop vite que Napoléon,  en instituant la Régie d'Etat des Tabacs, en 1810-18II, avait simplement recopié le règlement de COLBERT pour la Ferme ; il a pu s'inspirer aussi du règlement prussien qu'il voyait fonctionner dans la Prusse, occupée depuis Iéna (1806).
    A la fin de son Mémoire seulement, l'Intendant envisage la vente libre : "elle aurait bien des avantages, l'intérêt du fisc, et il faut, bien sûr, l'assurer puisque c'est sur cette base que repose l'Etat, pourrait être sauvegardé par une imposition équivalente au bail de la Ferme sur les terres consacrées au tabac". (C'est l'impôt territorial cher aux philosophes du XVIII° siècle)
"Mais, de toute façon, elle ne saurait être instaurée que plus tard, quand on aura rétabli la culture en France".
La Révolution et les ennuis d'un buraliste
    La vente libre du tabac fut rétablie brusquement par décret de l'Assemblée Nationale du 20/21 mars 1791.
Qui fut bien ennuyé c'est mon aïeul CHAUVET à Loubens !
    Né le 29 mai 1756, marié en 1786, il était, en même temps que charpentier de haute futaye, un marchand débiteur de tabac. La Ferme avait ainsi plusieurs milliers de buralistes détaillants. Il s'était approvisionné, le 15 mai 1790, au Grand Bureau de Marmande, de 10 livres 10 onces de tabac (3) au prix de 72 sols la livre.
    Depuis que l'Assemblée Nationale a diminué le droit, il se voit obligé de le donner à 3 sols l'once. Cela représente pour lui une perte de 24 sols par livre. Mais il y a maintenant à Loubens, depuis le 4 mars 1790, une municipalité élue. Pierre Chauvet lui soumet son problème, et en voici l'écho : REGISTRE des délibérations du C. M. de LOUBENS.1790.acte 10 (4)
    11 avril 1790. Nous, Maire et Officiers Municipaux de la paroisse (le mot "commune" n'est pas encore passé dans le langage), nous nous sommes transportés chez le requérant, après avoir fait remettre sous nos yeux le livre de raison dudit Chauvet et avoir connu la vérité, nous avons pesé le restant du tabac qui lui reste à vendre et avons trouvé le poids de 5 livres dont il se voit obligé de débiter à prix courant de 3 sols l'once. Nous avons délivré le présent procès verbal audit Chauvet pour réclamer auprès du Grand Bureau une indemnité des dites 5 livres de tabac restantes".
    L'histoire ne dit pas si l'aïeul Chauvet toucha son indemnité, ni s'il resta "marchand débiteur de tabac" jusqu'à la fin de sa longue vie qu'il termina seulement le 5 février 1835 à l âge de 79 ans. Après les dissertations, les mesures des technocrates, ce sont les humbles incidences au village ! Le texte permet aussi de calculer la vente au bureau de Loubens: 6 livres environ par an, surtout probablement, de tabac à priser et à chiquer.

Restauration des plantations
    Napoléon ayant établi le Monopole d'Etat en 1810-1811, les plantations françaises ressuscitèrent. (C'était conforme à sa politique du Blocus continental). On revit d'abord des plantations dans l'Agenais.     Le Second Empire les autorisa en 1856 en Gironde, dans les arrondissements de BAZAS, BLAYE et LA REOLE. Il y eut un entrepôt à Bordeaux, puis à Langon, et à La Réole en 1906.
    Les planteurs d'aujourd'hui retiendront surtout que Dupré de Saint-Maur en 1781 souhaitait pour encourager la relance une augmentation substantielle à la production au lieu de 11 à 12 livres le quintal pour l'ancien tabac de l'Agenais, 35 ou 40 (5) aux nouveaux planteurs.
Pierre DUPOUY
NOTES :
I) Voir CAHIERS DU REOLAIS No 97 . 1er Trim, 1974
2) Depuis Le Traité de Paris, 1763,
3) L'once est la seizième partie du poids d'une livre
4) Archives Municipales de Loubens. 1790.
5) La livre monnaie est un Franc très lourd, la 20e partie du
Louis d'or côté aujourd'hui (fin mai 1974) près de 30 000 anciens Francs

Un tunnel creusé pour descendre le tabac à la gare 

V - 1909 - Création d'un syndicat


Syndicat des Planteurs de Tabac de La Réole (Gironde)

Les planteurs de la commune de La Réole Gironde) réunis en Assemblée générale, le 6 Mars 1909, à la mairie de La Réole, ont déclaré vouloir se constituer en syndicats de défense des intérêts des planteurs de tabac. Après approbation des statuts ci-joints, le bureau a été Constitué de la manière suivante :

Président : F. Fauchez planteur à La Réole
Secrétaire : M Mothes
Trésorier : M Tessier
 


Liste des membres 


Syndicat des planteurs de Tabac de la commune de La Réole (Gironde).

Membres adhérents

N°                Nom des membres titulaires            Adresse                         Date d'admission

1 F. Fauchez Pprésident Laubessa 6 Mars 1909

2 A.. Jeantis

3 Mothes      Secrétaire ,         à l'Espagnol

4 Tessier      Trésorier   au Martouret

5 Latrilles.                 Porte-St Martin

6 Rochet         à St  Aignan

7 Chabannes

8 Christian

9 Chabriet

10 Latapy

11 Rambaud

12 Garrigou

13 Lambert

14 Vidal Justin         à la Bombe

15 Ch. Lanoire

16 Picard         à Fontet

17 Riffaud         aux Justices         18 10 1909

18 Homareau                         18 10 1909

19 Chevillard

20 Descormes         Gironde

21 M. Rochet père.

22 Boutaric  

23 M. Barbe à Pierrefitte 


Sommaire du blog Cahiers du Réolais par auteur  ICI   par article  ICI Historique des cahiers SOMMAIRE Couverture : Église de FONTET       ...


Cahiers du Réolais par auteur ICI par article ICI


SOMMAIRE

Couverture : Église de FONTET                 P .LAVILLE
Blaise Charlut :                                            C. BIOT
A Blaise Charlut                                           Th. NADEAU
Légende des cloches de FONTET                G. LANDIRE
Inondations de Garonne                                L. JAMET
Une paroisse du Réolais: St. MARTIAL       A. TOUZET
Les élections en 1848.                                  R. ARAMBOUROU
L'Eglise et le Prieuré de St. BRICE             P. HECAMPS

Tous droits de reproduction réservés. Adresser manuscrits et communications au Rédacteur :
R. ARAMBOUROU à LA RÉOLE
LES AMIS DU VIEUX REOLAIS
Bureau pour l'année 1950
Président : Monsieur Lucien JAMET
Vice-Présidents : Mlle. BROUSSIN, M. le Général COUNILH, M. VISSIERES-LAPORTERIE et FORTIN, adjoints au Maire,
Secrétaire : M. Pierre LAVILLE
Secrétaire-Adjoint : M. Henri DUBOURDIEU
Trésorier : Archivistę : M. Camille BIOT.
La cotisation, comprenant l'abonnement aux CAHIERS, a été fixée à 150 frs, pour l'année 1950.

Imposte 42, Rue des Ecoles

LA REOLE- Echelle 1/10°


BLAISE CHARLUT (1715-1792)

    Blaise Charlut s'est distingué dans les arts mécaniques
Quoique originaire de la Bourgogne, sa vie nous appartient.
    C'est dans l'étroite sphère de notre ville qu'il a passé ses plus belles années, cette époque de travail patient et de triomphes modestes..
    Il fut dans la destinée de CHARLUT de vivre pauvre et d'acquérir une réputation méritée par des productions que distinguèrent surtout la délicatesse et le fini des détails, les inflexions gracieuses et le relief savamment modelé des ornements, des feuillages, des acantes, .... etc...
    Que d'artistes, de nos jours, parviennent à la célébrité par des travaux moins remarquables. Mais telle est l'influence délétère des petites villes que les plus beaux talents y végètent, privés du stimulant que donnent les rivalités et la critique, éloignés des grandes entreprises qui développent la pensée.
    Cet artiste sacrifiait au perfectionnement des ses œuvres ses intérêts les plus chers.
Chargé par un noble périgourdin d'un travail à prix fait, il ajouta au plan une profusion d'ornements qui en doublait la valeur.
    Le gentilhomme le réprimanda vivement d'avoir outrepassé ses ordres, courant ainsi de lui-même un risque certain de perte, CHARLUT ne demanda que le prix convenu, et le noble, surpris de rencontrer tant de désintéressement, lui accorda une gratification de 3.000 livres.
    Au nombre des ouvrages les plus importants de CHARLUT, nous devons indiquer la grille du chœur, la balustrade du sanctuaire et le magnifique lutrin faits pour l'Église des Bénédictins de notre ville, enlevés et transportés à Bordeaux en 1803 et qui ornent aujourd'hui la Cathédrale Saint-André, la grille de la chapelle Saint-Clair en l'église Sainte-Eulalie de Bordeaux, le beau portail de la façade sud des Bénédictins de La Réole, la rampe de l'escalier allant à la salle des Conférences, du même monument, un balcon au Nº 7 de la Rue André Bénac, et les impostes des Nº. 33 et 42 de la Rue des Ecoles, 21 de la Rue Bellot-des-Minières, 26 de la Rue Numa-Ducros, etc... etc..., et bien d'autres œuvres qui peuvent avantageusement être comparées à celles des ferronniers les plus célèbres.
    CHARLUT s'établit à La Réole en 1748 d'après la tradition, son atelier se trouvait au N°8 de la rue qui porte aujourd'hui son nom.
    Il se maria deux fois et n'eut point d'enfants, termina sa carrière à l'âge de 77 ans, le 2 Juillet 1792, emportant dans la tombe les regrets de tous ceux qui connurent le noble désintéressement de l'homme et le beau talent de l'artiste.
    Un élégant balcon daté de l'An III, conservé au Musée de LA RÉOLE, montre que Charlut dut former des élèves qui continuèrent son art, et surent le faire apprécier même en ces époques troublées.
Camille BIOT

Balcon : 39, Rue Armand Caduc 



Imposte :10, Rue de la Mar


A BLAISE CHARLUT

Dans l'étroite ruelle, aux murs mystérieux,
Où la vigne suspend sa parure mouvante, 
L'atelier, qu'illumine une flamme vivante, 
S'éveille au bruit rythmé de coups impérieux.

L'artiste a dessiné d'un trait victorieux
La grille en fer forgé, d'une courbe savante, 
Qui viendra revêtir, de sa grâce émouvante,
Le chœur de la chapelle et l'orgue glorieux.

Tu composes, Charlut, avec ton art suprême, 
Des pinceaux enlacés, l'harmonieux poème,
Dont le charme fleurit notre vieux sol natal.

Et, si tu vis toujours dans notre âme gasconne,
C'est que tu sus fixer, au solide métal,
Les festons des coteaux mirés dans la Garonne.
Thérèse NADEAU

Imposte : 21, Rue Bellot-des-Minières.
échelle 1/10°

LÉGENDE DES CLOCHES DE FONTET

    Quand MESSIRE LE VENT va du côté de Saint-André-du-Garn, de Baleyssac ou de Monségur, il s'en retourne, c'est presque certain, toujours joyeux.
Au contraire, lorsqu'il va de l'autre côté de la Garonne, il revient maussade et le soleil ne se montre même pas pour recevoir son compagnon.
    Pourquoi cette différence de caractère suivant que ses pas s'égarent d'un bord ou de l'autre ? Peu de personnes, je parie, le savent. Eh bien, voici la légende!
"Sur l'autre rive du grand fleuve, un matin de printemps qu'il passait à Fontet, il tomba amoureux des cloches de la rustique église du XV° siècle, dont le fier pignon se dresse non loin du pont de pierre.
    La première fois, il n'osa point le leur dire, et se contenta de leur faire une niche en soufflant assez fort, il les fit sonner, au grand ébahissement des gens de l'Écluse, du Pigeonnier et du village du Cimetière. Deux jours après la première entrevue, il prit son courage à deux mains, et dit tout ce qu'il pensait. Malheureusement pour lui, son amour ne fut pas pris au sérieux, et de leurs volages carillons, les insouciantes filleules du vieux bourdon se moquèrent de l'étriqué gentilhomme..
    Il revient souvent leur faire sa proposition. Chaque fois, il se vit rebuté, et les deux petites sauvages chantonnèrent à son nez des couplets moqueurs.
Il chercha alors avec une opiniâtreté sans bornes un cœur qui l'aimât: de Loupiac à Mazerac, à Castets, même, nulle part son amour ne fut bien accueilli, il résolut alors de traverser les forêts d'Aillas, de Sendets, de Préchac, de Pissos, et, l'âme désolée, il vint se reposer sur l'une des dunes qui bordent l’Océan entre l'étang de Cazaux et celui de Parentis.
    Le voyant pleurer, une jeune fille vêtue d'algues marines s'approcha de lui et parvint à sécher ses larmes.
"Je suis la fille de la Mer" lui dit-elle.
"Je vous aime, m'aimez-vous ?" demanda-t-il.
    Alors un baiser couronna son front. Exultant de bonheur, il lui demanda si elle se déciderait à le suivre à La Réole.
"Parfois, fit-elle, je viendrai avec vous, mais je n'y resterai point toujours, car ce serait ma mort, loin du cœur de ma Mère. Il vous faudra revenir ici pour me chercher, car je ne connais pas la route.
"C'est entendu, mignonne, dit Borée, je viendrai. Lorsque tu entendras monter dans l'air calme les sons échevelés de clochettes mutines, tiens toi prête à partir, car ce sera mon signal d'arrivée".
    Le lendemain, ivre de joie, et espérant tirer vengeance : des "impolies", il passa par Fontet, Celles-ci, l'apercevant, se mirent à sonner à toute volée, si bien qu'on les entendit, paraît-il, autant sur les bords du lac de Cazaux qu'au faîte du Mirail, ou sur la place du Turon.
    A cet appel, la fille des eaux vint à la rencontre de son amoureux, et chargée d'une outre énorme, l'ouvrit et lança son contenu sur la campagne dès qu'ils eurent dépassé la village de Plantiers (Haut Loupiac).
Mademoiselle la Pluie avait vengé son futur époux, Messire le Vent...
C'est pourquoi l'on dit communément à La Réole, et l'on se trompe rarement, d'ailleurs :
"Entend-on de Fontet les cloches, Estimons les tempêtes proches!"
Georges LANOIRE

INONDATIONS DE GARONNE

    On dit chez nous "Garonne" autant que "la Garonne", comme s'il s'agissait d'un être vivant, personnage que l'on vénère et redoute à la fois, car s'il fait la richesse du pays, il est sujet à des caprices et des colères terribles....
    La Garonne, en effet, n'est pas toujours ce cours d'eau lent et paresseux qui, en été, roule de gravier en gravier des eaux maigres et troubles, Elle a des crues soudaines qui ravagent les campagnes, et les archives des villes et des villages en ont gardé, à travers les siècles, le souvenir rempli d'effroi..
Les inondations les plus lointaines se produisirent en 1177, 1220 et 1258, mais sur ces "AYGATS" les renseignements précis font défaut. On ne commence à trouver de détails qu'à partir de 1346, année d'un aygat qui fut, si nous en croyons la "Chronique de Bazas", le plus grand depuis le déluge...:
Major abundantiam aquarum quam unquam post diluvium."
    Octobre 1435 vit une crue de plus de 11 mètres au-dessus de l'étiage.. Nouvelle crue supérieure à 10 m., en 1565 venant après un hiver rigoureux et des gelées tardives, elle détruisit ce que le froid avait épargné, et une grande disette s'ensuivit. Le prix du sac de blé fut plus que quadruplé.Trois ans plus tard, en 1568, les pluies durèrent si longtemps que le fleuve resta plusieurs jours hors de son lit, et fit s'écrouler une partie des murailles de la ville
    Les crues de novembre 1604 et février 1618 dépassèrent 9 m. En 1627, les eaux recouvrirent la plaine 15 jours entiers, du 12 au 26 janvier. En juin 1652 1еs récoltes furent enlevées en quelques heures par une inondation imprévue; il en fut de même en juillet 1678, où un rapport de l'intendant de la province signale que: "La Garonne a envahi toute la pleine (sic) et a enlevé les foins coupés, le pays se trouve hors d'estat d'alimenter les bestiaux, les blés et les chanvres sont enterrés sous le limon".
Le 22 juin 1709, la plaine est de nouveau inondée, et les eaux ne s'écoulent qu'au bout de 4 jours.
Le 10 juin 1712, au cours du "grand aygat de la San Barnabé", on vit en une demi-journée le fleuve s'élever à 30 pieds (9,60m) au-dessus de son niveau normal, et les récoltes sont une fois de plus perdues.
En décembre 1769, se produit le cinquième débordement de l'année, et c'est encore une période de disette.
    Un plus grand désastre allait arriver l'année suivante avec l'aygat de Raméou (7 avril 1770, veille des Rameaux) l'un des plus terribles qui aient été enregistrés.
L'eau montant de 38 cm par heure s'éleva à près de 12 m, au-dessus de l'étiage. La crue fut si subite que la plupart des bestiaux ne purent être sauvés, et que les gens n'eurent que le temps de se réfugier sur les toits de leur demeure.
    Des débris de toute sorte, des poutres, des meubles, des barriques, des paillers, parfois avec de la volaille qui s'y était réfugiée, passaient sous les murs de la ville, emportés par un torrent furieux.
    52 maisons s'écroulèrent au Rouergue ou sur les quais. Il y eut des victimes, car la tempête faisait rage et empêchait les embarcations de se porter au secours des malheureux en péril. Des marins de Gironde, sous la conduite de l'Abbé BOY, curé de la paroisse, réussirent, au prix de mille efforts, à atteindre le village de Barie, où les habitants, sur les maisons, les arbres et les mattes, appelaient à l'aide.     Ils sauvèrent une centaine de personnes, dont une jeune mère et l'enfant qu'elle venait de mettre au monde sur un toit. Pour La Réole seule, les dégâts furent estimés à 35.000 livres. D'abondantes pluies avaient grossi à la fois le Lot, le Tarn et la Garonne, et provoqué la catastrophe.
    Il y eut 7 débordements de Garonne au cours de l'année 1770. Un dicton des bords de Garonne déclare que "si l'eau sort en décembre, elle sort 7 fois l'année qui suit". On ne manqua pas de rappeler la crue de décembre 1769 pour montrer que les observations dues à la sagesse populaire étaient exactes.
    Il arrivait si fréquemment que les récoltes fussent détruites que les propriétaires faisaient insérer dans les contrats de fermage, une clause spéciale leur permettant d'exiger le paiement quoi qu'il arrive. On lit par exemple dans un contrat de 1775 que les preneurs "règleront leur fermage par moitié à Pâques et à Noël et ne pourront prétendre aucun cas fortuit qui pourront arriver sur la récolte, soit par grelle, débordement de la rivière de Garonne, soit par quel autre évènement que ce puisse être".
    Deux débordements en 1771, en mai et juin, mais de peu d'importance. Un autre en septembre, (1772) premier connu en ce mois de décembre 1791, l’eau resta dans les maisons trois jours,
    En 1792, le 29 août, crue de 8,50 m. Le Charros qui, du château des Quat'sos longeait le chemin de l'Ilet avant de se jeter dans la Garonne, dévia de son cours ordinaire, et se creusa un passage en face du château celui qu'il n'a cessé de suivre depuis.
    Le 12 février 1793, Grand aygat de la Pacu (de la peur). Les eaux s'élevèrent à 9,65 m.
    En 1801, crue de 9,43 m. En 1807 et 1811, plus de 8 m. En mai 1827 et juin 1835, plus de 9 m. Le 18 janvier 1843, crue de 9m,62 m.
A Gironde, le Dropt, refoulé par la Garonne, s'éleva à 35 cm. plus haut que de mémoire d'homme. Plusieurs fermes furent détruites. La route de Bordeaux resta coupée deux jours,
Juin 1855 : crue de 9,70 m. En 1856, la plaine resta sous les eaux du 12 au 20 mai.
    Cette année-là le fleuve sortit 8 fois de son lit. 1866 eut une inondation en septembre ce qui n'était pas arrivé depuis 1772 et ne s'est pas produit depuis, 1875 allait laisser le souvenir d'une des plus grandes catastrophes connues.
    Après trois jours de pluies ininterrompues, l'eau s'éleva à La Réole 10,30m au-dessus de l'étiage.
Des Tilleuls, des Justices, les habitants voyaient, le cœur serré, passer au fil de l'eau, débris de maisons, objets mobiliers, bétail noyé et jusqu'à des cercueils arrachés par la violence du flot aux cimetières submergés.
    On raconte qu'un bœuf, emporté par le courant, réussit à atteindre à la nage les escaliers étroits appuyés à l'ancien rempart, au bas de la montée du pont, sur les quais et fut sauvé.
    Le 30 Juin, le Président de la République, le Maréchal de Mac-Mahon, vint visiter la région éprouvée. Il s'arrêta une heure à La Réole pour conférer avec les autorités locales, et remit au Maire, Deynaut, une somme de 500 frs. pour les sinistrés de la commune..(1)
    Le 20 Février 1879, crue de 10 m., si subite que les habitants de Bourdelles, Barie et Floudès, surpris dans les champs, purent tout juste se réfugier dans les arbres. Malgré la tempête et la violence du courant, de courageux sauveteurs se portèrent à leur secours; un réolais, Ferdinand Conil, sauva, au péril de sa vie, une vingtaine de ces malheureux.
    1889 : 7 crues au cours des cinq premiers mois de l'année. 1890 et 1891, crues en mai et juin.
Inondations de plus de 8 m, en juin 1900, mai 1905, décembre 1906, mai 1912, avril 1914, mai 1918, février 1919, mars 1927 (9,75 m) et mars 1930.
    La crue de 1930, avec ses 10,72 m à la Réole, fut supérieure à celle de 1875. D'abondantes pluies, de novembre à février, avalent saturé le sol, quand s'abattirent brusquement, au début de mars, des pluies diluviennes amenées par vent au Sud-Est. Le Lot et le Tarn entrèrent en crue, Moissac fut ravagé, des villages entiers détruits." Les dégâts furent considérables. La digue qui avait cédé en 1927 en face de la métairie de La Paluę fut encore emportée en plusieurs points et d'énormes trous creusés dans les terres, le Président Doumergue vint apporter aux victimes le salut du Gouvernement de la République,
Depuis 1930, la Garonne parait assagie et n'est sortie de son lit que 2 fois en 1936 et 1944. La sécheresse qui sévit depuis plusieurs années est à l'origine de ce calme. Différentes furent les années de 1825 à 1850, puisqu'en ce quart de siècle, on a compté à La Réole, 45 crues entre 6 et 7 m., et 115 crues de 1850 à 1880 !!!
De 1900 à 1920, il y eut 10 crues supérieures à 9 m., soit une tous les 2 ans. On compte en moyenne un débordement de plus de 10 m, tous les 20 ans.
    L'inondation la plus fréquente est celle du printemps, très rares en février, assez rares en mars, la plupart des crues surviennent en mai et juin, alors que les pluies abondantes se déversent sur les Pyrénées, la Montagne Noire et le Massif Central, faisant grossir à la fois la Garonne, et ses affluents de la rive droite.
    Les crues atteignent leur maximum de hauteur et de durée précisément entre Marmande et Castets, à cause du resserrement de la vallée vers l'aval, de la pente plus faible, et de la stagnation des eaux dans la plaine.
Comment lutter contre ce fléau ?

    Pour se protéger contre les eaux, on construisit les villages sur des buttes naturelles, qui sont à peine visibles aujourd'hui. Les apports de terre, à chaque inondation, ont exhaussé le niveau du sol environnant, et l'on ne distingue plus que sur les relevés topographiques, les éminences qui supportent Bourdelles ou Floudès. Jusqu'en 1850, la plaine fut couverte de prairies, il fallait un abri pour les bêtes : ce furent les mattes, buttes artificielles, îles-refuges où l'on rassemblait le bétail dès l'annonce du danger.     Les paillers, comme de nos jours, étaient supportés par des piliers de maçonnerie au-dessus du niveau moyen des crues. Les maisons des colons, à leur tour, s'installèrent sur des mattes, et parfois, surtout à partir du XVII siècle, des domaines entiers se protégèrent par des levées de terre, qui les clôturait entièrement. Les mattes se multiplièrent après le grand “aygat” de 1770, mais sans plan d'ensemble. 
    Les unes étaient plus solides ou plus épaisses que les autres; elles détournaient le courant vers des points plus faibles, et comme c'était à qui élèverait les plus hautes pour protéger son bien au détriment du voisin, leur multiplicité était devenue dangereuse. En 1776, plainte est portée à l'Intendant contre les habitants de Lamothe-Landerron qui ont élevé une diguę au lieu du Gros et causé de grands dommages aux terres voisines. Cependant, la situation ne subit pas de changement, mais dès l'an III, on en vient à la conclusion qu'il faudrait construire une chaussée continue pour maintenir le fleuve dans son lit,
    A partir de 1850 commence l'exploitation agricole intensive de la plaine. Si les petites inondations sont favorables à la culture par la lize fertile qu'elles déposent, les grosses crues qui découvrent les cailloux du sous-sol sont désastreuses. Il faut donc défendre la plaine, et comme cette protection ne peut être assurée par l'initiative privée, des syndicats s'organisent,
Le syndicat de Fontet à Bassanne fut créé en 1879 et la digue achevée quelques années plus tard. Elle s'appuie au canal latéral à Tartifume, longe la rive gauche sur 7 km et se termine à l'embouchure de la Bassanne.
    De là, elle est prolongée par une autre digue d'égale longueur, dont le syndicat de Barie à Castets a la charge. 830 hectares de terre particulièrement riche et fertile appartenant à 330 propriétaires sont ainsi protégés des crues inférieures à 9,25m. Un système d'écluses à l'embouchure de la Bassanne permet de laisser pénétrer l'eau derrière la digue et d'éviter les affouillements quand la crue est importante.
Les routes franchissent la digue par les "pas" qui les élèvent jusqu'à sa hauteur.
    Depuis 1932, la digue est recouverte de ciment dans sa partie amont de Tartifume au Rouergue.
Un conseil d'administration renouvelable tous les 5 ans, s'occupe de l'entretien de la digue, et de la bonne marche du syndicat. Tout propriétaire, homme ou femme, a droit à une voix par 5 ha, et fraction de 5 ha, avec maximum de 5 voix. Les petits propriétaires peuvent se grouper pour arriver à disposer d'une voix. Les deux Syndicats ont actuellement pour président M. Charles DUZAN, propriétaire au Rouergue, dont tous les riverains se plaisent à reconnaître la compétence et le dévouement désintéressé dans la défense de leurs intérêts. Il préside aux destinées du Syndicat de Fontet à Bassanne depuis 20 ans, et les électeurs, à chaque scrutin, lui renouvellent unanimement leur confiance.
    Chaque syndiqué paie une redevance de 100 frs par hectare, somme nettement insuffisante. L'État prélève sous forme de taxes diverses, 42% des cotisations recueillies. Alors qu'en 1918 on pouvait consacrer à l'entretien de la digue 1300 journées d'ouvriers, ce chiffre était tombé à 250 en 1939 et ne sera plus que de 190 en 1950.
    Il faut cependant couper les arbustes qui poussent dans la digue, boucher des trous, veiller aux tassements...etc... Ces huit dernières années de sécheresse exceptionnelle ont fait oublier quelque peu les fantaisies de notre beau fleuve, mais on aurait tort de lui accorder une confiance entière, car la Garonne pourrait encore, comme si souvent dans le passé, montrer la puissance de sa colère, et répandre sur ses berges la mort et la désolation,
L. JAMET

FOLKLORE LOCAL

Si vous voulez réussir vos couvées, il faut :
a) Que l'éclosion des œufs coïncide avec une période de pleine lune, sinon les poussins n'auront pas assez de force pour briser la coquille et meurent dans l'œuf..
b) Placer un morceau de fer sous la corbeille (fer à cheval de préférence) pour éviter que le tonnerre ne tue les poussins.
c) Mettre un nombre impair d'œufs, sinon il n'y aurait que des coqs ou une majorité de coqs.
d) Disposer les œufs dans la corbeille avant midi..
e) Ne pas les mettre à couver un vendredi (la poule abandonnerait avant le terme des 21 jours) ni un dimanche (les poussins seraient malingres et mal venus.)
f) Eviter, en portant les œufs, de franchir un fossé plein d'eau,
Ces prescriptions étant observées, votre "clouque" (poule couveuse) sera patiente, et vous ne trouverez pas d'œufs "clabots" (mauvais, gâtés).

UNE PAROISSE DU RÉOLAIS SAINT MARTIAL de 1809 à 1852 

    Ayant eu la bonne fortune de recueillir l'un des registres de la Paroisse de Saint Martial (canton de Saint Macaire), commencé le 30 Décembre 1809 et se poursuivant durant des années, il a paru intéressant de montrer comment s'administrait une petite paroisse, et comment s'employait ses maigres ressources, au lendemain de la Révolution et au début de l'Empire..
    Avant 1789, la paroisse de St Martial dépendait du diocèse de Bazas et de l'archiprêtré de Jugazan, dont elle était l'une des 49 rectories. Elle était comprise dans le Comté de Benauge et dans sa juridiction. Par suite d'une vente en l'année 1700, la paroisse de St Martial passe à Etienne de Gombaud, Conseiller au Parlement de Bordeaux. Dix-neuf paroisses furent ainsi distraites des 27 dont se composait le Comté.
Un peu plus tard, en 1782, cette paroisse comptait 109 feux vifs, 10 paires de bœufs, 4 paires de vaches et 14 charrues. Cette même année, les impôts, taille et capitation, s'élevaient à la somme de 2015 livres 5 sous.
    Le 25 Mars 1790, la première municipalité dont le maire fut Etienne Lannelongue, maître en chirurgie, prêta serment avec les 9 officiers municipaux, élus le 28 Février 1790 sous la présidence du curé Lussignet (†), devant l'église de St Martial à défaut de maison commune. Dès lors la paroisse se trouva transformée en commune et fut organisée suivant les lois nouvelles. Le 12 Décembre 1792, le curé Lussignet remit à la municipalité, après inventaire, les registres de l'église paroissiale: 6 volumes anciens et le registre courant, clos et arrêté par le maire. Ce curieux document permettra d'apprécier l'emploi des ressources de la fabrique : location des chaises, vente des fruits et de l'herbe du cimetière etc.
    Délibération des habitants de la commune de St Martial des trante (sic) des plus imposés pour l'établissement de la fabrique de l'église de St Martial du 3 Juin 1806. "Ce jourd'hui trois du mois de juins dix huit cent six, nous Pierre Lavergne et Pierre Guilbaud, habitant de la commune de St Martial, canton de St Macaire, département de la Gironde, étant compris sur la liste des trentes de plus imposés de la commune, et nommés, fabriciens par Monseigneur l'Archevêque de Bordeaux, le vingt-trois mai dernier, de l'église succursale de la commune de St Martial, en exécution de l'article 76 de la loi du 18 Germinal an X et du règlement des fabriques du diocèse confirmé par l'arrêté du gouvernement du 7 vendémiaire an 12 et en vertu de notre nomination de fabriciens, avons convoqué les trente portés sur la liste composant l'assemblée générale de la fabrique pour délibérer et régler à la pluralité des voix pour former et fixer les revenus de l'église, nous étant réunis dans l'église, Monsieur Lussignet, curé présidant l'assemblée, Elie Roche, maire, faisant les fonctions de secrétaire, avons délibéré:
1° Que les bans qui sont actuellement dans l'église seront sortis et qu'il sera fourni par la fabrique des chaises.
2º Prix des chaises et payé d'avance à commencer du jour de la Pentecôte: tous ceux et celles qui se fournissent une chaise pour un an: vingt sols. Si la fabrique les fournit, vingt-cinq sols; les chaises doubles vingt-cinq sols.
    Ceux qui n'afermeront pas les chaises un sou pour chaque fête qu'il sera loisible aux habitants de demander les bancs de l'église, qu'ils conviendront du prix avec la fabrique...
Les bancs du sanctuaire seront réservés pour les chantres ; ceux et celles qui prendront place, aux piliers et bancs de pierre, ils conviendront aussi, avec le fabricant, du prix par an. De plus a été arrêté et convenu que Monsieur le Curé continuera à jouir comme il a fait jusques à présent et même pendant l'an de son décès qu'il en charge ses héritiers + Pierre Lussignet, natif de Marcellus (Lot et Gne) était curé de St Martial au moment de la Révolution. Il prêta serment à la Constitution civile du Clergé. Il déclara cesser ses fonctions le 12e Floréal an II âgé de 73 ans. Il habite la commune depuis 37 ans, у exerçant son ministère. Il reprit ses fonctions en messidor an III à la demande des habitants et se trouvait encore à St Martial à la veille du Concordat.
    Et pour nous conformer à l'article 7 dudit arrêté, avons nommé pour fabricien comptable pris sur la liste des trentes Pierre Bouyre laboureur qu'il a promis de bien réagir et entretenir le devoir de sa place et avons signé.
        Signé : Dumas, Dumas, Chiron, Hameau, Grenier aîné, Peydecastaing, Guilhaut, Bouyre, Lussignet président, Roche maire, secrétaire.

(Le texte ci-dessus est reproduit in-extenso, et l'orthographe ainsi que dans les autres citations a été scrupuleusement respectée)
Suit le règlement de Mgr d’Aviau du Bois de Sanzay, archevêque de Bordeaux fixant le tarif des chaises et bancs dans les églises du diocèse, approuvé par le préfet 5 cent, aux messes basses, 10 cent aux grands messes etc.
Détail des recettes et dépenses pour l'année 1808
Recette faite par moi, fabricien de l'église de St Martial, pour l'an 1808, savoir :
Pour la vente de l'herbe, noix et prunes du cimetière ci 19,25
Restant en caisse en 1807 ci 5,60
Total de la recette : 24,85
Dépense pour ladite année 1808 savoir :
Payé les saintes huiles pour ladite année 5 .
Payé pour de la chaux pour recouvrir l'église ci 10
Total de la dépense 15.
Arrêté par nous...etc... le compte ci-dessus à savoir pour celui de la recette à la somme de 24,85 et pour celui de la dépense à la somme de 15 Frs. Reste en caisse la somme de 9,85.
St Martial, ce 30 Décembre 1808
Le maire : Lanelongue, Bouyre fabricien,
 
    Les années qui font suite présentent peu de modifications. Nous trouvons de ci de là quelques variantes: la location des chaises se monte pour l'année 1809 à 9 Frs. Dépense pour de la bougie 3 F. Petits clous pour la garniture du dais 15 Frs. Dépensé par moi fabricien pour aller chercher ces divers articles à La Réole : 1 Fr
Du 20 septembre 1810 payé pour recrépissage et blanchissage du clocher: 47,50
En 1816 pour recouvrir l'église, journées de l'ouvrier, tuiles et chaux : 26
Une journée d'ouvrier pour le monument du jeudi-saint 1,10
Une paire de burettes 0,15
Achat de 12 chaises 12
Comptes de l'année 1825 :
Reste l'année 1824 23,05
Vente d'un ormeau 70,00
Reçu d'une quête faite dans l'église 45
A domicile 36
Total 174 Frs qui ont été déposés par Monsieur le Curé dans les mains de Monsieur Dupin pour acheter des vases sacrés dont il sera rendu compte l'emplète faite.
-:-
Le 18 Décembre 1834, la commune, n'ayant ni desservant ni conseil de fabrique, a pris le parti d'en assurer elle-même la gestion.
On lit notamment, pour 1835 :
fourni par la fille Triant une journée et deux matinées de cotonnade pour le lit de la servante de M. le Curé...1,30 fr
Drouils d'arène (?) pour la maison curiale... 3 Frs.
Deux pierres sacrées pour les deux autels... 6,50
Payé à Comes, peintre, pour badigeonner l'intérieur de l'église et décorer les arceaux ...25 Frs.
Au percepteur la contribution personnelle de M. le curé pour l'année 1834...14,22
Le total des dépenses se monte à 174,47 ; celui des recettes à 224,28: il restait donc en caisse 49,81.
    Le 7 Octobre 1838, dans une délibération du Conseil de fabrique, il est relaté que la paroisse est annexée à St Germain de Graves. Le conseil procède ensuite à l'inventaire du mobilier de l'église et du presbytère.
L'année 1839 enregistre un déficit de 8,55 mais il est comblé par la générosité d'un des membres du conseil; la balance est égale.
    Le 12 Janvier 1844 le conseil de fabrique procède à l'inventaire du mobilier du presbytère. Ce mobilier s'est enrichi de 6 chaises peintes en rouge. Les ustensiles courants se sont augmentés d'une paire de mouchettes, d'une cuiller à tremper la soupe et d'une marmite et d'un pot en fer à deux jambes.
Nouvel inventaire en 1849 lors de l'installation d'un nouveau desservant. Quelques meubles raffinés sont venus s'ajouter aux précédents et nous trouvons des tables fines, 2 chaises fines en noyer et 2 fauteuils fins en noyer; une garniture de lit rouge avec rideaux blancs... dans la liste des ustensiles de cuisine: un poêlon, une bassinoire, un chaudron, tous trois en cuivre rouge; une casserole en cuivre blanchi; trois couteaux de table, 17 assiettes en faïence blanche dont 15 fendues; 3 plats ronds en faïence 6 tasses à café en grès avec soucoupes dont 3 fendues; huiliers montés; un salin (saloir); un charnier (garde-manger) et un soufflet; un verre à pied, 11 bouteilles de 2 litres et un miroir à cadre doré.
    Suit l'inventaire du mobilier de l'église, dressé le 12 Janvier 1852, à l'arrivée d'un nouveau desservant et qui clôt cet intéressant registre. On peut ainsi suivre pendant un demi-siècle la vie matérielle d'une petite paroisse du Réolais; le document, qui contient' de très nombreux renseignements sera communiqué et commenté lors d'une prochaine réunion de la société et fournira la matière d'autres articles que l'on aura plaisir à trouver dans ces CAHIERS.
Mme A. TOUZET

LES ÉLECTIONS DE 1848
dans le Canton de LA RÉOLE

    L'Exposition qui aura lieu lors du Congrès Départemental des Anciens Combattants les 29 et 30 Avril, permettra au public de voir parmi les marques postales rassemblées et offertes à sa curiosité, une pièce des archives municipales dont le cachet du 3 Septembre 1848 sollicitera son attention et dont la lecture l'intéressera sans doute.
    Il s'agit d'une lettre de Lamartine au Maire de La Réole; seule la signature est de la main du poète :
"L'honneur que j'ai eu d'être quelques jours le représentant de la Gironde m'autorise peut-être à vous adresser ma lettre aux électeurs de ce Département et à vous prier de bien vouloir lui faire donner la publicité dont vous pouvez disposer par les journaux de votre arrondissement.
Recevez, Monsieur le Maire, avec mes remerciements anticipés, l'assurance de ma haute considération”

LAMARTINE
    Lamartine en effet fut élu député de la Gironde en Avril 1848 quand on désigna au scrutin de liste les députés à l'Assemblée Constituante. Son nom figura avec celui de Billaudel, maire de Bordeaux en tête des deux listes départementales. Il figura aussi sur une troisième liste composée à La Réole par Bellot-des-Minières, avocat réolais devenu commandant de la Garde Nationale locale en Février 1848, puis nommé maire de La Réole, le 25 Mars, qui avait dès les premiers jours, manifesté ses sentiments républicains.
    Il avait, le 9 Mars, publié dans "l'Union", un assez long article sur la République: "République, ce mot est maintenant expliqué. Il n'y a pas huit jours ce que beaucoup d'âmes timorées entendaient par république, c'était l'anarchie, le sang, le pillage. Après trois jours de combat, la république est proclamée et ce que l'on voit partout, c'est l'ordre, le respect aux choses et aux personnes. Quelques jours encore et l'on comprendra que ceux qui rêvaient la République devaient le bonheur de la France. Quelle est la royauté qui a fait jouir le peuple de tous les avantages que la République lui promet ! "....
    Bellot-des-Minières avait formé un comité républicain dont il fut le Président, avec pour secrétaires, Armand Caduc avoué, (député, puis sénateur sous la III République) et Jaganneau, Professeur au Collège.
    Ce comité en relation avec le Comité Simiot de Bordeaux et le grand comité central de Paris, forma pour les élections d'avril une liste dont la tête était Lamartine suivi de Bellot-des-Minières, puis de Labrousse.
Contre ce Comité se créa un comité électoral républicain et relation avec le comité central républicain de la Gironde et groupant les noms de Larquey, Gauban, de Seguin, de Laubessa, de Tholouze, Delhomme et Gélineau. Aussi un nommé Albert posa-t-il à ce comité la question suivante: "S'il vous avait été possible d'étouffer la République dites, la main sur la conscience, ne l'auriez-vous pas fusillée au passage?”
    Le scrutin d'avril 1848 avait lieu au suffrage universel au chef-lieu de canton. Lamartine recueillit 99% et Bellot-des-Minières 91% des suffrages exprimés dans le canton de La Réole.
    Lamartine fut élu avec 94% des voix des électeurs du département. Bellot-des-Minières qui n'obtenait que 28% des suffrages départementaux, ne devait plus se représenter devant les électeurs ; se fit nommer juge au tribunal de première instance à Bordeaux en septembre 1848 et fut remplacé à la Mairie de La Réole par Broize, "Les modérés" accusaient d'ailleurs Bellot et son comité de favoriser le communisme, d'être partisan de Ledru-Rollin et d'avoir incité à crier : “A bas les riches, à bas les tyrans".
    De fait le comité Bellot soutiendra Ledru-Rollin en Décembre lorsqu'on élira le Président de la République, lui aussi au suffrage universel direct et manifestera ainsi son attachement à la république démocratique.
    Élu dans 10 départements, Lamartine abandonna son siège de représentant de la Gironde et opta pour la Seine. A cette occasion, le poète adressa une circulaire à ses électeurs girondins pour les remercier et expliquer les raisons de son choix. Cette circulaire fut envoyée dans les différents arrondissements au maire du chef-lieu avec la lettre citée plus haut, qui est une très banale prière de publier dans les journaux de l'arrondissement.
    Les électeurs girondins furent convoqués le 4 Juin 1848 pour élire le remplaçant de Lamartine. Nombreuses furent les abstentions: 64% pour le département, 86% pour le canton de La Réole.
Thiers républicain modéré fut élu avec 43% des votes départementaux. Il avait recueilli à peine le tiers des voix du canton de La Réole qui lui avait préféré Labrousse, candidat démocrate.
Thiers, à son tour, opta aussi pour un autre département où il avait été aussi élu: la Seine Inférieure. On consulta à nouveau les électeurs le 17 Septembre 1848 ; 26% du corps électoral vota et Molé obtint 51% des suffrages exprimés dans le département.
    En Décembre eut lieu l'élection du Président de la République, Lamartine était candidat. Il obtint 357 des voix des 133954 électeurs qui votèrent dans le département. Dans le canton de La Réole (3795 votants) il n'eut qu'une seule voix. Cet unique suffrage avait été exprimé à la section de vote de La Réole (1615 votants). 4172 voix au printemps, une seule à la fin de l'automne. C'était navrant. Les électeurs d'Avril, inexpérimentés, avaient suivi les chefs de file du nouveau régime, lecteurs enthousiastes de l'Histoire des Girondins et admirateurs dé l'orateur de Mâcon. Puis les cadres traditionnels avaient remis la main sur leurs troupes et, forts des difficultés du gouvernement, de la peur du socialisme, "les partageux" avaient reconstitué le parti de la conservation sociale et de la résistance aux innovations jugées dangereuses. Et ce parti de l'ordre soutint la candidature de Louis-Napoléon Bonaparte, dont l'équivoque programme, et le nom prestigieux allait servir à rallier les masses : 72% des électeurs du canton votèrent pour le Prince.
    Les résultats ne furent connus que le 17 Décembre. Aussitôt la rente de 3% descendue à 41 frs 80 au début du mois, augmenta de 3 frs et atteignit, le 30 : 46,70 frs. Entre la Bourse et la Poésie, l'opinion avait fait son choix.
R. ARAMBOUROU

L'EGLISE ET LE PRIEURÉ DE SAINT BRICE
jusqu'au XVIIIe Siècle

I - L'EGLISE
    L'église de St Brice se dresse au sud du village à proximité de l'emplacement d'une villa gallo-romaine dont certains débris sont incorporés à la maçonnerie.
Remaniée ou reconstruite à la fin du XIV siècle ou au début du XV, elle ne conserve de cette époque que la base du clocher et une partie des murs ouest de la nef.
    Un plan dressé en 1867, à l'occasion d'une restauration importante, nous fait connaître approximativement la disposition de l'ancienne église.
Elle se composait d'un long vaisseau (24 m sur 7,6 m) terminé à l'ouest par le clocher actuel, à l'est par un chevet plat, auquel était adossé une petite sacristie. Sur le flanc sud était construit un bas-côté qui abritait l'autel de la Vierge. Ce bas-côté communiquait sur toute sa longueur avec la nef et un fort pilier bâti dans l'alignement du mur de la nef soutenait deux arcatures en ogive. C'est près de ce pilier qu'on enterrait, de même qu'auprès de la porte percée dans le flanc nord de l'église et "venant de la commanderie".
    L'église, actuelle, de style ogival, date dans ses parties les plus modernes, de 1860. C'est une construction régulière en forme de croix, composée d'une nef à trois travées d'un transept et d'une abside à cinq pans. Entre chacun des bras du transept et l'abside est logée une petite sacristie de même style que l'église.
    Dans cet ensemble un peu grêle, le clocher attire et retient l'attention. Sur sa base rectangulaire formant porche, soutenue par quatre énormes contreforts, il élève à près de dix-sept mètres sa tour octogonale du XVI° siècle. Les fenêtres qui ajourent certaines de ses faces, sont étroites et couvertes par un linteau entaillé en arc surbaissé. Ce moyen était selon Brutails, fréquemment employé, les baies à tête carrée n'étant pas dans le style religieux. Un large toit à huit versants inégaux coiffe cette tour et est soutenu par une charpente remarquable.
    Sur la face méridionale du clocher, percée d'une des fenêtres mentionnées plus haut, trois meurtrières ont été hâtivement creusées un jour d'alerte. Alentour une vingtaine de traces de balles témoigne de l'assaut que dut soutenir cette vénérable bâtisse au moment où les guerres de religion désolaient le pays. A la base de la tour s'ouvre une baie à cintre surbaissé, sans nul ornement.
    La porte qui la ferme est faite de planches épaisses, ferrées de gros clous. Ça et là, de nombreuses marques de tâcheron et notamment vers la gauche, un serpent aux extrémités pattées.
Sur le contrefort de droite, un rudimentaire cadran solaire avec festons est dessiné. Le contrefort de gauche est posé obliquement. Sur la partie inférieure de son larmier, émerge une pierre tronquée qui porte des traces de sculpture. Sur la face du contrefort tournée vers la route, croix pattée que l'on retrouve sur la face interne.
    La façade ouest du clocher est démunie de fenêtres. Toutefois, on y voit quatre meurtrières analogues aux précédentes. Cette face de la tour et celle qui lui est opposée sont de beaucoup les plus considérables de telle sorte que le plan de l'étage supérieur du clocher figure un octogone allongé.
A la base de la tour octogonale une forte rainure entaille les pierres et sé poursuit obliquement sur le contrefort ; quatre consoles placées au dessous indiquent la présence, à une certaine époque, d'un auvent qu'elles devaient soutenir. Quelques pierres évidées servaient de logement aux extrémités des supports en bois.
    Le portail s'ouvre sous des archivoltes à arc brisé. Sur les jambages sont figurées des colonnettes aux chapiteaux ouvragés formés de deux couronnes de feuillages frisé et une bague de pierre; la base est hexagonale. L'arc du portail est recouvert par une corniche qui le double; ses extrémités figurent un visage encapuchonné, très fruste. Deux croix pattées sont gravées sur la même pierre à hauteur des chapiteaux des fausses colonnettes. Deux autres croix apparaissent de part et d'autre de la porte.
    Le contrefort gauche est moins élevé que celui de droite. Son faîte est à deux versants, dont l'un, celui du sud, porte deux pierres sculptées et tronquées. Une croix pattée est gravée sur la face sud. Toutes ces croix, y compris celles de la porte, sont situées sur la même rangée de pierres, par conséquent à une égale hauteur du sol.
    La face nord du clocher est percée d'une fenêtre et de trois meurtrières. Nulle marque de tâcheron n'apparaît sur les pierres du mur qui sont de petit appareil à la base, ni sur celles des contreforts.
La voûte du clocher est soutenue par quatre liernes dont les bases sculptées représentent des feuilles (une à gauche, deux à droite). La clef de voûte est cylindrique, ornée d'une couronne dentée avec un écu figuré au centre.
    On accède au premier étage, c'est-à-dire sur la voûte du clocher au moyen d'une échelle placée dans l'angle occidental ; à droite de la porte. Une deuxième échelle permet d'atteindre le plancher au-dessus duquel est la cloche, dans l'angle sud, sur la panse de laquelle on peut lire :
SEINCT HILERE DE LA CERONA 1578.
    La charpente est un minutieux assemblage de nombreuses pièces de bois.
La partie méridionale de l'église est soutenue par cinq contreforts. Entre le contrefort d'angle et le second de moindre dimension, est percée une fenêtre haute mais étroite à arc brisé. Au niveau de la base de cet arc, l'épaisseur du mur s'accroît et forme un ressaut. Entre le deuxième contrefort et le troisième, s'ouvre une fenêtre de même style que la précédente, mais dont la base est irrégulière, du fait d'un amincissement brusque du mur. C'est là que se fait la soudure entre l'ancienne et la nouvelle construction. Une troisième fenêtre identique aux précédentes s'ouvre avant le transept.
    Celui-ci est soutenu à chaque angle par un contrefort posé de biais à trois larmiers. Le faîte du mur est triangulaire, le crépissage dissimule des pierres de petit appareil. La fenêtre qui éclaire le transept est plus large que les fenêtres de la nef et divisée en trois baies d'inégales hauteurs à deux meneaux à arête aiguë ; le sommet de la baie est à arcs brisés et trilobés; la base est en larmier.
    Une petite sacristie atteignant à peu près la moitié de la hauteur de la nef est construite entre le transept et l'abside; un petit contrefort soutient l'angle libre; une porte à cintre surbaissé s'ouvre à l'est, tandis qu'une petite fenêtre ajoure, la face sud.
    L'abside à cinq pans réguliers est soutenue par quatre contreforts de même style que les précédents. Les trois faces libres sont percées d'une fenêtre haute et étroite à arc brisé et trilobé, sur le bord interne.
L'angle nord-est abrite une petite construction identique à la sacristie; la porte en est murée..
    La partie nord de l'église est semblable à la partie sud; mais l'épaisseur du mur est constante ce qui semble indiquer que jusqu'au transept la maçonnerie n'a point été affectée par la restauration de 1860.
    L'église est voutée ; quatre croisées d'ogive s'appuient sur des colonnes formées de trois colonnettes accolées. Les chapiteaux sont décorés de feuillages, où l'on distingue notamment le chardon.
Une petite porte, dans l'angle sud-ouest de la nef, s'ouvre sur le jardin du presbytère ; c'est elle qui faisait communiquer l'église et la Commanderie et à laquelle il est fait allusion dans les registres paroissiaux.
    Nulle trace ne subsiste du dallage primitif qui recouvrait de nombreuses tombes de privilégiés ensevelis dans l'église..

II - PRIEURÉ ET COMMANDERIE
    Le prieuré de St Brice faisait partie du diocèse de Bazas et dépendait de l'archiprêtré de Jugazan. Celui-ci renfermait l'abbaye de Blasimon, les petites villes de Branne, Rauzan, Pujols, Sauveterre et quarante-sept paroisses. Au Nord, la Dordogne le séparait de l'archiprêtré de Entre-Dordogne, appartenant au diocèse de Bordeaux ; il touchait à l'est aux archiprêtrés de Rimons et de Juillac, au sud à celui de Cuilleron, à l'ouest à celui de Benauge et de l'Entre-deux Mers.
    L'archiprêtré de Jugazan était divisé en châtellenies et juridictions civiles sur lesquelles l'autorité religieuse n'exerçait aucun pouvoir. Les juridictions de Blaignac, Rauzan, Civrac, Rigaud, Sauveterre (dont dépendait St Brice) avaient leur territoire entièrement contenu dans l'étendue de l'archiprêtré.     Celles de Benauge, Saint-Macaire, Pommiers, Pujols y possédaient quelques paroisses ; l'abbaye de Blasimon avec la paroisse formait une juridiction. Les Templiers y avaient les Commanderies de Villemartin, Sallebruneau, Ruch.
    Saint Brice fut un moment une dépendance de la Commanderie de Montarouch.
Au début du XIIIe, des dîmes y étaient perçues par Bertrand (2) chevalier de Saint Jean de Jérusalem qui, en 1215, reconnut les tenir de Guillaume, évêque de Bazas, Un hôpital fondé par les Chevaliers de Malte, aurait existé à Saint Brice, au village de Lionnet, il n'en subsiste aucun vestige.
    Au XVIIe siècle, le prieuré de Saint Brice est entré les mains de Commandeurs dépendant du Monastère de Saint Antoine de Pondaurat. Les religieux de Saint Antoine constituaient une Congrégation fondée en 1070, dans le dessein d'apaiser les souffrances de ceux qui étaient atteints du mal des Ardents ou Feu de Saint Antoine, sorte de gangrène qui sous forme d'épidémie apparut en France, Allemagne, Espagne, Sicile, du XlI au XIII siècles. La première maison des Chanoines réguliers de Saint Antoine, établie près de Vienne en Dauphiné, possédait les reliques de Saint Antoine, apportées de Constantinople. Une filiale de Saint Antoine de Viennois existait à Pondaurat, où l'hôpital obtint des lettres de protection des rois d'Angleterre.
    Notons cependant que le Commandeur de Montarouch continuait de percevoir des droits seigneuriaux à Saint Brice (1649).

III - DESSERVANTS
Du XVIIe siècle à la Révolution, dix-sept prêtres ont successivement dirigé le prieuré de Saint Brice.
Heyraud en 1658 et au début de 1659.
Dumartin de 1659 à 1667; pendant son ministère cinq religieux président aux enregistrements des baptêmes, mariages et inhumations : Courault, Brudoux, Charrier, Ducasse; la plupart signent : religieux de Saint Antoine. Le 6 mai 1666, le prieur note laconiquement: "L'étoile de Sauveterre morte".
Était-il astrologue ?
    En 1668, les curés Agès et Aleman, ce dernier, curé de Coirac, remplacent le prieur de Saint Brice.
Costes dirige le prieuré de 1669 à 1671. C'est à cette époque que surgit le différend entre ce prêtre et celui de Coirac, ce dernier ayant, le 9 juillet 1671, baptisé Antoine Ringran, sans y avoir été autorisé par le curé de Saint Brice. Cette affaire eut son dénouement le 24 Juillet 1671, date à laquelle "le dit Aleman curé de Coirac feust cité en Congrégation à Bazas pour avoir fait le susdit baptême dans son Église de Coirac et fut condamné à demander au vicaire de baptistaire la permission de luy escrire le baptesme qu'il disoit avoir fait par nécessité de maladie et danger de mort, ce qui estoit faux".
Rouffranges, curé de Daubèze, supplée le prieur de St. Brice en 1669 et Prat, curé de la même paroisse, enregistre jusqu'en 1672.

(1) Bertrand de Puch, seigneur de Brugnac, percevait les dîmes de Pujols, Brugnac, Ruch, Pey de Castets, Sallebruneau, Coirac et Saint Brice, au devoir envers l'évêque de Bazas de 8 poignées de froment de rente annuelle portée à Sainte Radegonde, et une lance en fer doré.
A partir de cette date et jusqu'en 1691, De Planis, Bourniol, Frère Charles Hardy se succédèrent.
Ce dernier, qui signe religieux de Saint Antoine de Viennois est aidé par Frère François Thomé et Frère Claude Hessler.
Desartines, chanoine régulier de Saint Antoine de Vienne, lui succède le 8 octobre 1691 et cède, en juin 1695, la direction du prieuré à François Clavel, chanoine régulier du même ordre, curé de la commanderie de Saint Antoine. Il accueille le 15 mai 1697, "veille de l'ascension de Notre-Seigneur", Monseigneur l'évêque de Bazas, Jacques Joseph de Gourgue, qui visite l'église. En avril 1701 a lieu le Synode, "pendant lequel un enfant de Nicolas Garliaud reçut l'eau baptismale et fut enseveli sans prêtre".
    Le curé Carel, 1704-1702, fut aidé par Duvignac, curé de Coirac, Décemps curé de St. Genis et Frère Fournet, religieux de Saint Antoine.
Fayard, Commandeur de St. Brice, Frère Charles Le Jeune (1717-1720) et Canat se succèdent de 1712 à 1735. Ce dernier note dans son registre: "La nuit du 15e au 16e jour de décembre, nuit fort pluvieuse, on entra dans la commanderie par la fenêtre qu'on enfonça, où l'on prit toutte la vaisselle d'estain et deux chandeliers de laiton et autres (choses) à manger."
    Le prieur Janat meurt à Saint Brice, le 16 mai 1735, à l'âge de 70 ans. Une grande cérémonie eut lieu le lendemain à l'occasion de ses funérailles, auxquelles assistèrent dix curés et de nombreuses personnalités des paroisses voisines, parmi lesquelles Monsieur de La Motte, seigneur de Martres et Pierre Desnoues, bourgeois. La messe fut dite par Ciguès, curé de Frontenac ; le défunt fut enseveli près du Chœur, du côté de l'Epitre, dans l'église paroissiale de Saint Brice ; il avait reçu les derniers sacrements "avec une édification exemplaire et une grande piété, digne fruit de sa patience et de sa résignation au milieu de douleurs très longues et très aigües".
Mayeur (1735-1738), Frère Desportes (1738-1750) et Rigot (1750-1760), dirigèrent successivement le prieuré. Le curé Rigot mourut à la tâche et fut enseveli le 29 octobre 1760 dans l'église paroissiale, "Les sieurs De Gros et La Grange, commandeurs et curés l'un de Clérac, l'autre de St. Antoine assistèrent à ses funérailles. Le curé Massé, qui succédait au défunt, inscrivit sur son registre:" Après avoir donné durant les quinze années de son ministère, des preuves sensibles de son amour extrême pour la régularité et de son zèle infatigable pour le salut des âmes confiées à ses soins, il continua à édifier dans les derniers instants de sa vie, par sa patience dans ses maux, par sa piété dans la réception des Sacrements et par sa soumission à la volonté qui l'appela à lui à l'âge de 49 ans." (3)
P. BECAMPS
(1)  C'est le président Mac-Mahon, venu constater les dégâts causés en 1875 par une crue de la Garonne, qui se serait exclamé, sans beaucoup d'imagination : « Que d'eau, que d'eau ! ». La légende veut qu'un préfet fort zélé lui ait répondu : « Et encore, Monsieur le Président, vous n'en voyez que le dessus…" (A La Réole ??).
(3)  Archives Municipales. de St. Brice : Registres paroissiaux

Cahiers du Réolais par auteur ICI par article ICI

Recevoir les nouveaux articles

Nom

E-mail *

Message *

Anciens articles